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Technologies : entre émancipation et peurs
Bonjour, vous l'avez sans doute remarqué mais à Kissui, on est assez ouverts côté technologie. Outre nos deux sites web, nous produisons des MMD avec notre mascotte toute kawai, on imprime des goodies en 3D et on publie nos annonces via Vtubing,
exemple :
.Ces dernières années, à Kissui, nous avons essayé de chercher différents moyens pour soutenir les artistes. Parce qu’on s’est dit que c’est plus utile que de refaire une énième convention… Nous avons préparé des informations pratiques sur notre site avant de lancer notre propre micro-comiket mais il y a une chose que j’ai personnellement remarqué : certaines personnes ont peur de tout ce qui est nouveau !
Par curiosité, j’ai décidé de creuser un peu et de regarder ce que je peux trouver comme précédents dans l’histoire. Et il y en a ! J’ai pu constater qu’il y a globalement trois cas différents :
- Méconnaissance de la nouveauté qui fait imaginer le pire, à tort ou à raison,
- Remise en cause de dogmes, habitudes ou coutumes,
- Considérations économiques
Très souvent, un ou plusieurs de ces cas conduit à un rejet fort de la technologie en question. Autre point : l’idée que si une tâche devient trop facile, le résultat perd de sa valeur. C'est ce qu'on appelle en psychologie l'heuristique de l'effort : nous avons tendance à juger la qualité d'un objet en fonction de la souffrance ou du temps qu'il a fallu pour le produire.
L'histoire nous montre que ce critère d'évaluation finit toujours par disparaître au profit de l'efficacité et du résultat final. Je voudrais passer en revue quelques exemples… (et je m’excuse par avance pour le gros pavé de texte car ça va être un dossier un peu long haha).
Il est dommage de se passer d’avantages technologiques sans bonne raison donc essayons d’examiner la question.
L’imprimerie (XV siècle)
Oui je sais, vous allez me dire « oh mais tu vas chercher loin là ! » mais c’est le tout premier cas de rejet technologique au monde (du moins le premier bien documenté) alors je me dois de le mentionner brièvement. Les caractères mobiles de Johannes Gensfleisch Gutenberg révolutionnèrent le mode de transmission du savoir. Avant cette innovation, les livres devaient être copiés à la main. Ce qui prenait beaucoup de temps. Avec l’imprimerie, il était désormais possible d'augmenter sensiblement le nombre de pages réalisées par heure.

Image Pixabay
Pourtant, en 1492, l'abbé allemand Johannes Trithemius (Jean Trithème ) écrivit un traité intitulé « De Laude Scriptorum » (À la louange des scribes) qui défendait les scribes contre cette nouvelle technologie (source https://matheo.uliege.be/handle/2268.2/21884?locale=fr ). Ses arguments étaient les suivants :
- Les mots écrits sur du parchemin perdureraient « pour des milliers d’années » au contraire du papier
- Toute copie doit être effectuée avec soin et intention pieuse sinon, c’est un manque de respect effarant à l’égard des livres et de la connaissance en générale
- Le fait même d’effectuer des copies manuelles permet aux moines de s’entrainer et de raffermir leur spiritualité.
De manière ironique, il a fait imprimer son traité au lieu de le rédiger lui-même ! C’était en 1494 par l'imprimeur Peter von Friedberg à Mayence… Bien sûr, il y avait aussi ceux qui voyaient d’un mauvais œil le fait que les livres en général devenaient plus accessibles. Car c’est bien connu, moins le peuple est informé et cultivé, mieux on peut le contrôler…
Ce qui s’est passé ensuite :
- L'imprimerie facilita la réforme protestante, la renaissance, et la révolution scientifique en démocratisant l'accès au savoir (plus de livres = plus de lecteurs potentiels).
- Plutôt que de détruire l'emploi, l'imprimerie créa une demande sans précédent pour le papier, l'encre, les presses, et une armée de typographes et d'éditeurs.
- Le scribe n’a pas disparu mais son rôle a changé. Bien sûr, nombre d’entre eux ont dû se réinventer ou carrément changer de profession mais dans le même temps, d’autres opportunités se sont présentées.
On peut argumenter que le parchemin est plus durable que le papier mais il semble que ce dernier le soit suffisamment pour nos besoins…. Et surtout pour beaucoup moins cher ! Pour les intentions, tout le monde pourra estimer pour lui-même si les écrits actuels contiennent des sentiments et pour la spiritualité des moines…ais-je besoin d’en parler ?
Aujourd’hui, cela ne viendrait à l’idée de personne de demander à un calligraphe professionnel de rédiger votre correspondance n’est-ce pas ? Bien, passons à la suite.
La photographie (XIX siècle)
Qui n’a jamais pris de photo rapide d’un chat mignon au bord d’une route, d’un ami en train de faire le pitre ou d’un magnifique coucher de soleil ? Nous avons tous un natel avec appareil photo dans la poche mais lors de son invention (la photographie, pas le natel), les peintres et d’autres étaient vent debout contre cette « fantaisie » avec des arguments étrangement similaires à ceux qui sont proférés contre l’IA de nos jours :
- Charles Baudelaire a qualifié la photographie de « refuge de tous les peintres manqués » et « d'ennemie de l'art ». (Salon de 1859. Chapitre II : « Le public moderne et la photographie »)
- « Cette invention du hasard ne sera jamais un art, mais un plagiat sans âme de la nature par l'optique ». Alphonse de Lamartine, Cours familier de littérature (1858). Entretien sur Léopold Robert.
- « La peinture est morte aujourd’hui » Phrase attribuée à Paul Delaroche pour indiquer que la photographie va tuer la peinture car la production de portraits et bien plus rapide tout en étant moins coûteuse
Donc il y avait un courant d’idée qui affirmait que le « vrai » art c’était la peinture, pas la photo et que les braves peintres allaient disparaitre à cause de cette invention.
Ce qui s’est passé ensuite :
- Les peintres se sont réinventés : Lamartine changera d’avis un an plus tard qualifiant la photographie de « phénomène solaire où l'artiste collabore avec le soleil », Edgar Degas copiait des danseurs à partir de photographies, … Les peintres ont utilisé ce nouvel outil pour améliorer leurs peintures. https://www.edkashi.com/dispatches/the-essential-connection-between-photography-and-painting
- La photographie a créé un nouveau marché artistique (par exemple les photos d’évènements)
- Des mouvements comme l'impressionnisme et le cubisme se sont développés parce que la photographie avait rendu la simple reproduction réaliste moins vitale. Libérés de cette contrainte, les impressionnistes purent se concentrer sur la lumière, la couleur et le mouvement.
- Plus largement, la photographie s'est avérée être un outil d'émancipation et de résistance, permettant de rendre visibles les réalités des populations vulnérables et marginalisées et de favoriser la reconnaissance sociale dans l'espace public. https://www.hesge.ch/head/issue/publications/pouvoir-performatif-des-images-lauren-huret-manos-tsarikis
Aujourd'hui, la photographie elle-même est considérée comme un art à part entière, le 8ème (bien que cette classification soit assez mouvante). La reconnaissance a débuté avec le « pictoralisme » https://fr.wikipedia.org/wiki/Pictorialisme à la fin du 19ème siècle et s’est encore améliorée en 1902 grâce à Alfred Stieglitz et son groupe « Photo-Secession ».

Certains artistes sont toujours moqués pour être soi-disant « sans talent », que ce soit en peinture, photographie, musique ou autre donc la photo n’a rien changé de ce côté-là. L’argument du « plagiat sans âme » n’est pas tranché mais s’applique à quasiment toute forme d’art donc bon…. Quant à l’affirmation selon laquelle la peinture serait morte, disons juste que cette nouvelle a été grandement exagérée.
Ironiquement, des arguments similaires ont refait surface lorsque nous sommes passés de l’argentique (la pellicule) au numérique il y a une vingtaine d’années : « L'argentique demande de la réflexion, le numérique c'est du mitraillage ». Encore maintenant, certains considèrent la photo numérique comme une aberration alors qu’il est désormais possible de réaliser des photos de meilleure qualité avec moins d’effort (exactement la même chose que la peinture versus la photo argentique).
Du manuscrit au numérique
Plus proche de nous, nous avons un autre exemple très parlant : les lettres de candidatures à un emploi. Il y a seulement 20 à 25 ans, la plupart des recruteurs voyaient d’un mauvais œil les lettres écrites sur ordinateur (en particulier en France, moins en Suisse). Les arguments d’alors étaient les suivants :
- « Si le candidat ne prend pas la peine d'écrire à la main, c'est qu'il est paresseux. »
- « L'ordinateur est froid et impersonnel. C’est un manque de respect. »
- « Le candidat cherche à masquer ses défauts. » (Oui car l’expertise graphologique des candidats étaient encore courante) source https://www.pourlascience.fr/sd/science-societe/la-graphologie-un-mal-francais-7193.php

A contrario, de nos jours un recruteur qui reçoit une lettre manuscrite ne prendra même pas la peine de la lire car il n’a « pas le temps de déchiffrer les hiéroglyphes » ou parce que « cela démontre un manque de capacité s’il n’est même pas en mesure de taper une lettre sur un ordinateur ». (Deux cas que j’ai vécu personnellement dans le cadre de mon travail).
Donc la société considère désormais que c’est l’inverse qui est irrespectueux (la lettre manuscrite), qu’il vaut mieux que le candidat fasse montre de ses talents quitte à ce que cela « cache » des défauts de sa personnalité ! Car il faut avouer que cela prenait du temps aux candidats à peaufiner l’écriture de ses lettres et aux employeurs pour analyser les documents reçus. Et quand on multipliait par le nombre de postes et de candidats, ça s’accumulait vite !
Comme quoi, les choses changent avec le temps. Et il ne s’agit ici que de 3 exemples, j’aurais aussi pu parler des luddites, de la calculatrice, de l’électricité ou des ordinateurs !
Et sans même parler de craintes, il y a également ceux qui sont persuadés que telle ou telle nouveauté sera un échec cuisant…. Comme avec Internet par exemple. Robert Metcalfe (l'inventeur de l'Ethernet) avait prédit en 1995 que « Internet va bientôt devenir une supernova spectaculaire et s'effondrer catastrophiquement l’année prochaine ». Bill Gates de son côté n’avait pas jugé utile d’ajouter de navigateur web à Windows 95, n’y voyant qu’une mode passagère. Il a tenté de rattraper le coup en proposant un pack « plus ! » ultérieurement qui contenait effectivement « Internet Explorer ». Il aura au moins eu le mérite de reconnaitre s’être trompé !
On retrouve donc souvent ce schéma :
1. Peur initiale - La technologie est incomprise et semble menacer le statu quo.
2. Opposition organisée - Les professionnels résistent activement ; que ce soit en raison d’égo du style « ce n’est pas normal que M. tout le monde puisse faire quelque chose de mieux que moi qui ai des années d’expérience », par souci de voir son gagne-pain menacé ou par méconnaissance du vrai potentiel de la nouveauté.
3. Adoption graduelle - À mesure que les bénéfices deviennent clairs et que le grand public plébiscite l’avancée, les barrières à l'adoption diminuent. Les autres suivent pour ne pas être distancés.
4. Intégration et transformation - La nouvelle technologie finit par transformer la société.
Alors oui, il y a aussi des cas ou la technologie en question n'apporte rien de suffisamment intéressant (coucou les google glass) ou bien à un tarif délirant (comme le VisionPro d'Apple). Mais quand la nouveauté prend de l'ampleur auprès du public, la résistance à cette dernière n'est, souvent, pas directement liée à la dangerosité réelle de la technologie, mais à la perte du monopole de la compétence.
Quand la photographie est arrivée, les peintres ont perdu le monopole de l'image réaliste. Quand l'ordinateur est arrivé, les graphologues ont perdu le monopole de l'analyse des candidats. Avec l'IA, les artistes craignent de perdre leur monopole sur la création visuelle et musicale.
Cela ne signifie pas que toutes les peurs liées aux nouvelles technologies sont irrationnelles, que tout le monde panique pour rien, …. Le sujet de ce document n’est pas de dire que toutes les personnes qui s’inquiètent sont juste des râleurs effrayés par leur ombre et qu’ils auront forcément tous tort au final.
Il y a des vrais problèmes, il y a des métiers qui disparaissent (et d’autres qui sont créées). Le propos ici est qu’il ne faut pas rejeter une technologie en bloc simplement parce qu’elle a des défauts. Il faut considérer le bilan global : il y a-t-il plus d’avantages que d’inconvénients à cette idée ? Est-ce que cela peut aider les gens en général ?
Ce qui m’amène donc à deux contre-exemple sur lequel j’aimerais m’attarder un peu.
Le GPS
Contrairement à ce que l'on pourrait attendre d'une transformation technologique majeure, la démocratisation du GPS entre les années 1990 et 2010 n'a pas provoqué de mouvements de rejet ou de grèves significatifs. Cette absence de conflit est particulièrement frappante si on la compare à d'autres innovations disruptives.
Peut-être était-ce du au fait que l'utilisation de plus en plus grande s'est fait graduellement mais il y a un autre aspect fondamental : Les secteurs concernés ont reconnus très vite l'utilité de la technologie et se sont adaptés.
Les producteurs de cartes sont passé au format numérique voyant que plus personne ne voudrait acheter de carte papier (d'où viennent les infos sur vos GPS à votre avis ?). Les taxis en ont profité pour gagner en productivité (plus rapide de trouver une adresse obscure sur un GPS que sur une carte papier). Ils ont donc présenté cela comme un service supplémentaire plutôt que de se battre contre lui ! https://randpublishing.com/blog/ask-a-cartographer-how-has-technology-changed-the-way-maps-are-made/

Photo Nico De Pasquale Photography / Getty Images
Au passage, saviez-vous que le GPS avait été d'abord été développé pour des buts militaires avant d'être récupéré pour des usages civils ? C'est ce qui arrive régulièrement, comme avec Internet d'ailleurs.
Mais il y a un autre cas encore plus étonnant dans lequel il n'y a pas eu de grands mouvements de rejets.
Vocaloid
C'est un programme de création musical lancé par Yamaha en 2004. Il permet à toute personne sachant se servir du programme de créer de toute pièce une musique (sauf les paroles). L’utilisateur indique au programme quel instrument de musique, accords et autres éléments il doit utiliser pour créer la mélodie désirée. Mais le point fort du programme, c’était la possibilité de faire chanter ses propres paroles par l’ordinateur.

image Crypton Future Media
Concrètement, une chanteuse a accepté d’enregistrer des échantillons vocaux pour en faire une grande base de données. Le programme utilise ensuite la synthèse concaténative. C’est-à-dire qu’il va prendre ces bouts de son pour en faire une chanson complète et former des phrases complètes qui peuvent passer pour humaines. Alors oui, au début c’était évidemment encore très robotique mais ça s’est amélioré avec le temps. Oui, c’était il y a plus de 20 ans déjà ! Bien avant qu’on parle de chatGPT.
Ce qui est révolutionnaire ici, c’est qu’une personne qui ne savait pas jouer d’un instrument et qui n’avait pas la capacité de chanter (du moins pas de manière agréable à entendre) pouvait malgré tout produire une chanson avec les paroles qu’elle avait écrites sans devoir demander de l’aide à une tierce personne.
Oui, l’utilisateur devait malgré tout indiquer au programme ce qu’il voulait obtenir (mettre les notes sur la partition, indiquer le tempo, ...). La courbe d’apprentissage était d’ailleurs quelque peu abrupte et il fallait quand même tâtonner pour obtenir le résultat souhaité pour qui n’était pas compositeur. Mais c’était tout de même un grand progrès de pouvoir obtenir une musique car il était désormais possible de simplement fournir des informations au programme et d'obtenir une chanson complète en retour.
Imaginez : tout d’un coup, on pouvait entendre une jeune femme chanter ses propres paroles sur une musique maison !
https://www.yamaha.com/en/stories/the-key/003-01/
On aurait donc pu penser que cela mettrait en danger les chanteurs/chanteuses et autres métiers de la musique ? Hé bien non ! Avec le recul, on peut clairement dire que, non seulement cela ne s’est pas passé mais en plus, cette crainte ne s’est, étonnamment, jamais vraiment développée au Japon !
Revenons en 2007. L’accueil de Vocaloid en 3 ans a été plutôt tiède car la qualité sonore n’était pas encore tout à fait au rendez-vous. Mais Crypton Future Media a eu l’idée de génie d’utiliser un avatar pour la promotion de la version 2 de Vocaloid. Son nom : Miku Hatsune, une diva androïde de 16 ans qui vient d'un futur où la musique a disparue !
Elle utilisera une librairie vocale synthétisée à partir des enregistrements de la doubleuse japonaise Saki Fujita. L’amélioration significative de la qualité audio ainsi que l’engouement autour de Miku conduisent à 40'000 copies en juillet 2008 (environ 300 copies par semaine). Source https://www.kanpai.fr/societe-japonaise/hatsune-miku-lidol-vocaloide
Et là vous vous dites : oui mais c’est Yamaha qui vend les programmes, pas Crypton ! Certes, ce sont des entités juridiques séparées mais elles sont liées par des contrats de licence. Crypton se font payer par ceux qui voudraient faire des produits Miku (figurines, jeux, vêtements, …).
Ils gagnent aussi sur les grands concerts qu’ils organisent régulièrement (MikuExpo par exemple). Et Yamaha vend des licences Vocaloid ! Win-win. https://blog.economie-numerique.net/2017/10/01/hatsune-miku-la-chanteuse-virtuelle-qui-se-joue-des-droits-dauteur/
Pourquoi ce succès ? Je peux hasarder quelques théories :
- Le personnage de Miku lui-même est libre de droit. Cela signifie que tout le monde peut l’utiliser pour ses musiques sans devoir payer quoi que ce soit à Crypton Future Media. Possibilité de faire sa propre promo avec un perso déjà populaire.
- Les japonais ont la création dans le sang donc quand on leur donne l’occasion de donner vie à leurs idées relativement facilement, ils n’hésitent pas longtemps nuée de vidéos et musiques sur le net (en particulier niconico douga).
- un programmeur nommé Yu Higuchi met gratuitement à disposition « Miku Miku Dance » (MMD), un logiciel incroyablement simple d’emploi permettant d'animer des modèles 3D de personnages Vocaloid. MMD transforme la production Vocaloid en englobant non seulement la musique mais aussi les visuels, la danse et la cinématographie. On peut donc même réaliser son clip soi-même !
Entre 2008 et 2012, Vocaloid génère une explosion créative sans précédent. Des centaines de milliers de chansons originales sont créées, uploadées sur Nico Nico Douga, et remixées par la communauté. On peut notamment citer Supercell, Deco*27 (dont on vient de poster une vidéo d’ailleurs) ou encore PinocchioP.
On assiste donc au développement extraordinaire d'un marché qui génère de la valeur pour toutes les personnes concernées : aussi bien Yamaha/Crypton d'un côté que les auteurs de chansons de l'autre en passant par les fabricants de produits dérivés. Et tout ça avec des personnages sans droits d'auteur !
Même les maisons de disque japonaises voient toute cette création d’un bon œil. J’en veux pour preuve Victor Entertainment qui signe un contact avec Ryo de Supercell ! Le fait de réaliser des chansons Vocaloid peut donc être un tremplin pour devenir pro.

Image supercell
Et vous savez quoi ? Il n’y a jamais eu de fronde ou de mouvement organisé contre Vocaloid pour trois raisons très simples :
- Vocaloid n'a jamais menacé réellement les emplois musicaux : ceux qui utilisent aujourd’hui le programme n’auraient, de toute façon, pas payé un ou une chanteuse pour chanter leur chansons.
- Il faut un travail substantiel pour obtenir un résultat décent, très loin du cliché « il suffit d’appuyer sur un bouton » ce qui donne de la valeur au travail (rappelez-vous : l'heuristique de l'effort).
- L’origine des banques de voix est clarifiée dès le début et les donateurs/trices sont volontaires.
Mais surtout, l’économie de marché donne raison à cette manière de faire : les créateurs indépendants peuvent gagner de l’argent bien plus facilement que s’ils doivent passer par un label. Cela encourage les artistes à produire plus de musique ce qui augmente mécaniquement la taille du marché musical national.
A tel point que le ministère de l’économie et du commerce japonais a reconnu les chansons Vocaloid comme « contenu culturel stratégique pour revitaliser l'économie japonaise ». https://www.vocaloid.com/en/anniversary/history/ !

Photo d'un concert MikuExpo par Kissui
Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est que même entre 2008 et 2012 lorsque le nombre de clips Vocaloid uploadés sur NicoNicoDouga ou Youtube était au plus haut, les ventes de musiques non-vocaloid n’ont pas baissé pour autant. Les données de la Recording Industry Association of Japan (RIAJ) montrent même que la production de CD albums a sensiblement augmenté. S’il est vrai qu’on ne peut pas entièrement attribuer cette hausse aux productions Vocaloid, cela prouve au minimum que cette technologie n’a pas nui au marché de la musique au Japon.
https://musicbusinessresearch.wordpress.com/2014/03/31/the-recorded-music-market-in-japan-1990-2013/ . Les gens continuent donc d’acheter de la musique des labels tout en consommant de la musique doujin/Vocaloid.
Loin de cannibaliser les artistes non-Vocaloid, la scène Vocaloid a en réalité servi de tremplin vers le mainstream. Des artistes issus du circuit Vocaloid ont progressivement rejoint ou influencé la musique J-pop mainstream. Les exemples les plus notables incluent YOASOBI, (dont la chanson « Ikebukuro » a atteint plusieurs milliards de streams mondialement), ou Ado, (avec la chanson « Usseewa »). Ils font partie de cette trajectoire ascendante du Vocaloid vers le succès commercial grand public.
Donc non seulement Yamaha n’a rien fait perdre à qui que ce soit, en particulier en termes de revenus, mais en plus, ils ont permis à de nombreuses personnes de s’émanciper et de s’exprimer ! Vocaloid agit comme un incubateur de talent avant de se lancer en pro.
Cela aurait été dommage de passer à côté de tout ça à cause de simples aprioris non ?
La popularité de Miku et de ses copines a bien sûr joué un grand rôle dans ce succès mais il y a aussi une question de perception : les outils IA comme Suno promettent de remplacer complètement l’humain (ce qui est un mensonge soit dit en passant car pas encore possible) alors que Vocaloid fournit juste des outils sans jamais parler de tout automatiser.
Certes, ils accélèrent et rendent même possible le processus (comme dit, sans ce programme certains ne sont tout simplement pas en mesure de produire une chanson) mais cela reste des outils qui doivent être utilisés par des humains. Suno n’est finalement qu’un outils lui aussi mais la différence de communication est flagrante.
Il est d’ailleurs fascinant de constater que dans le débat actuellement en cours sur l’IA, Vocaloid est cité en exemple comme étant éthique dans des discussions reddit ou ailleurs ( https://www.reddit.com/r/Vocaloid/comments/19317kk/why_doesnt_vocaloid_or_any_vocal_synths_have_as/ ). Pour info, nous en sommes à la version 6.
Mais cela nous amène au débat du moment. Celui qui fait fureur à travers de multiples sites web : est-ce que l’IA c’est bien ou mal au final ? Sauf que cette question ne peut pas être tranchées si facilement. Déjà pour commencer parce que *rien* n’est complètement bon ou complètement mauvais et ensuite, car nous n’en sommes qu’au tout début donc nous n’avons aucun recul sur les différents impacts possibles. Il y a bien des théories, certaines plus fantaisistes que d’autres, ainsi que des débuts de réponses mais il faudra attendre encore un peu pour pouvoir en tirer un bilan.
Ce que l’on peut faire, c’est se référer à l’histoire pour tirer des parallèles avec les bouleversements technologiques passés et ce que l’on remarque rapidement, c’est qu’il faut toujours plusieurs années, voir décennies, avant de pouvoir prendre la mesure d’un de ces bouleversements. J’ai néanmoins fais quelques recherches et voici ce que j’ai trouvé.
IA
Avant tout, j’aimerais m’arrêter sur son nom. Il convient de mentionner que le nom même de « Intelligence Artificielle » est problématique. Usuellement, le mot anglais « intelligence » signifie en français « renseignement ». D’ailleurs, CIA ( Central Intelligence Agency ), signifie en français « agence centrale de renseignement », pas « agence centrale d’intelligence ». Certes, lorsque John McCarthy et ses collègues ont inventé le terme "Artificial Intelligence" lors de la conférence de Dartmouth en 1956, ils faisaient aussi référence à la capacité cognitive; le mot anglais pouvant également désigner l’intellect dans certains cas une fois traduit en français (ah, l’anglais et ses mots à double sens…). https://aiforeveryone.blog/en/ai-for-everyone/the-dartmouth-conference-a-summer-brainstorming-that-created-ai . Cela n’en reste pas moins un terme trompeur car inexact.
Au contraire d’une base de données classique (comme on utilise pour la plupart des sites web par exemple), une IA ne stocke pas passivement les informations, elle les analyse et en tire des conclusions mathématiquement logiques. Elle ne réfléchit pas, ne comprend pas le monde comme nous et n’a pas de sentiments. Il s'agit avant tout de statistiques avancées. On parle là d’un système de neurones artificiels ( https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9seau_de_neurones_artificiels ) qui tente de reproduire le fonctionnement du cerveau humain (même si on n’en est pas encore là pour l’instant).
Image Wikipedia
Par exemple, lorsqu'elle génère une image, elle ne fait pas un collage de photos existantes ; elle prédit, pixel par pixel (si vous ne savez pas ce que c’est, imaginez un point minuscule) ce qui est le plus probable de se trouver là en fonction de votre demande et des photos qu'elle a dans son système. C’est de la prédiction statistique.
Même chose en cas de reproduction de la structure d’une molécule pour une modélisation médicale. C'est un outil de calcul et de prédiction surpuissant, mais dénué d'intention ou de conscience propre.
Cela dit, il est évident que le terme « Renseignement Artificiel » est beaucoup moins vendeur donc évidemment que tout le monde s’est entendu pour utiliser le terme le plus marketing, quitte à ce qu’il soit mensonger. C’est aussi une espèce de « bouclier légal » car on essaye de faire passer l’aspiration massive de données pour un cas de « fair-use » : une utilisation équitable au sens de la loi.
Mais du coup, avec un nom pareil, de nombreuses personnes croient à tort qu’on parle bien d’intelligence au sens premier du terme ce qui crée tout un tas d'aprioris. Ce terme évoque une conscience humaine ou une entité capable de penser par elle-même ce qui est, pour le moment du moins, impossible. Cela peut paraître anecdotique à certains mais cela a son importance, en particulier dans le cadre de débats.
Dans le cas des IA, le système de création prédictive s’appuie sur un ou plusieurs modèles. Ce sont des sortes de réceptacles dans lesquels on verse des quantités astronomiques de données afin de fournir à son utilisateur une bonne base pour atteindre son objectif (génération d’images, programmation, recherche scientifique, ….). Le système les compare ensuite entre elles. Et il refait la comparaison un nombre incalculable de fois, affinant toujours le résultat.
Les problèmes de l'IA
Jusque-là rien de mal mais le premier problème touche aux bonnes pratiques de l’utilisation de ces modèles. Contrairement à Vocaloid, certains modèles ont été entraîné avec du matériel créée par des tiers sans aucune autorisation ni transparence. On parle ici de pillage à grande échelle sans même une contrepartie ! Cela cause un préjudice moral et financier aux artistes. Cela n'est, heureusement, pas le cas de *tous* les modèles IA mais cela reste une préoccupation majeure.
Il est également bien plus facile de propager de fausses informations avec des images ou des vidéos truquées. D’un autre côté, les « fake news » existent depuis des décennies, phénomène qui a encore été accentué avec l’arrivée d’Internet pour le grand public au début du siècle. Le vrai problème en l’occurrence, c’est la quantité de fausses informations : les vraies risquent d’être ensevelies sous les fausses….
Plus généralement, certains considèrent que l'art généré par I’IA manque d'« âme », c'est à dire l’intention humaine, l'expérience personnelle, l'authenticité …. Soit exactement ce qui était reproché à la photographie lors de son invention ! Cela est notamment dû à l'heuristique de l'effort, cette croyance selon laquelle une tâche n’a de valeur que si elle a été difficile ou longue à réaliser.
Notez que lorsque le dessin sur tablette (par exemple iPad) a commencé à se développer, là encore il y avait des personnes pour considérer que c’est de la triche de se faire aider pour dessiner car la tablette peut arrondir les ronds, permettre un effet miroir, ....

Image : Centre dominicain d'éthique et de vie spirituelle
Du coup, de nombreux artistes redoutent d’être un jour entièrement remplacés par des machines capables de tout faire mieux et plus vite… exactement comme les peintres du 19ème siècle. Or, ce n’est pas si simple.
Beaucoup de gens pensent qu’il suffit de quelques minutes pour générer des images de grande qualité sans obstacle ou difficultés apparents et qu’il n’y aura même pas à retoucher l’image ensuite. La vérité est pourtant tout autre. Il y a des limites :
- Les sites web qui vous proposent des générations avec quelques mots ne fonctionnent correctement *que* pour les demandes simples (par exemple : chat qui joue du piano) et sont fortement censurées (impossible donc de générer certaines demandes jugées inappropriées par le propriétaire du site). Et bien sûr, vous êtes limité aux petits formats. Donc tant que vous voulez seulement testé les capacités du site, aucun problème mais pour aller plus loin, il faudra faire avec la censure du propriétaire du site.
- Il est certes possible d’installer gratuitement un système de génération sur son ordinateur personnel pour outrepasser ces limites mais l’installation reste technique (non, il ne suffit pas d'appuyer sur un bouton pour installer le tout) et il faudra ensuite passer beaucoup de temps à configurer le tout, tester les nombreux réglages et faire de nombreux essais (sachant que d’après mon expérience, environ 2 sur 10 sont effectivement exploitables). Vous avez vu passer des exemples d’images avec des mains difformes ? ça vient de là. De nouveau, pour des utilisations privées "pour rigoler", pas besoin de se prendre la tête mais si vous voulez de la cohérence et de la haute qualité, il faudra d'une part faire plein d'essais et d'autre part, retoucher plus ou moins fortement les illustrations fournies.
- Ces modèles ne sont pas adaptés à tous les styles de dessin et tout le monde n'est pas forcément fans de qu'ils proposent.
- Toute personne qui voudrait générer *plusieurs* illustrations différentes se retrouverait bien embêtée car il est extrêmement compliqué de maintenir une cohérence au fil des générations : par exemple, générer plusieurs scènes contenant un seul et même héros avec des vêtements, tatouage ou autre signe distinctifs bien définis sera un cauchemar car le héros aura constamment un autre tatouage, un bouton de manteau de couleur différente ou à un autre endroit, une cicatrice différente, …. Ce n’est juste pas possible d’utiliser ça professionnellement sans devoir faire de grosses modifications manuellement après coup !
- Autant sophistiqué que ce soit le modèle que vous utilisez, l’IA ne pourra que faire une partie du travail, vous devrez faire le reste. Même en développant votre « prompt » (terme indiquant l’ensemble des directies à une IA via du texte) au maximum, le programme ne peut pas parfaitement deviner ce que vous désirez. C’est une aide, précieuse oui mais rien qu’une aide. On peut citer le cas du développeur qui a besoin d’aide pour une fonction spécifique : il ne pourra pas demander à l’IA de coder tout le programme pour lui, seulement une partie mais cela peut lui faire gagner un temps précieux malgré tout.
Source : expérience personnelle xD
On peut donc remarquer qu’il est techniquement impossible d’entièrement remplacer des artistes ou des programmeurs (du moins pour l’instant). L'IA reste un outil qui nécessite un pilote, en particulier quand il s’agit de cohérence entre plusieurs travaux.
Par ailleurs, les petites structures (entreprise à quelques employés, associations de taille modeste,…) qui n’ont pas les moyens de mettre des milliers de francs juste pour faire passer leur message ne faisaient de toute façon pas systématiquement appel aux artistes pour leurs différents besoins.
A Kissui par exemple, on utilise des images libres de droit, des montages simples faits avec gimp ou bien des illustrations qu’on veut bien nous fournir de manière soit bénévole soit avec un prix au raz des pâquerettes. On mandate un(e) artiste pour des projets importants comme par exemple la couverture de notre roman mais il n’est pas possible de le faire pour toutes nos communications ! En d’autres termes, l’arrivée d’un moyen de communiquer autrement ne change rien à nos habitudes de mandats et donc, ne change rien aux montants que nous versons aux artistes lors de nos demandes. Cela permet juste d’améliorer notre communication et donc, de toucher plus de gens.
Nous restons une association à but non lucratif avec des moyens limités, tant en personnel qu'en finances. Et comme toute petite structure, si un projet n'est pas faisable avec nos moyens, nous ne le faisons tout simplement pas.
En revanche, j’ai remarqué que, paradoxalement, ce sont ceux qui ont le plus moyens qui ont le plus tendance à utiliser cet outil pour des besoins professionnels. Pourtant, ces grands groupes auraient tout à fait les moyens d’engager des artistes en chair et en os afin de faire réaliser leurs visuels, animations ou musique mais choisissent d’utiliser des solutions « de pauvres » pour certains de leurs besoins. C'est surtout ça qui est étonnant!
Les solutions
Quelque chose de facile pour commencer : les grands groupes devraient agir de manière plus responsable, à la manière d’Apple qui n’a pas hésité à construire un décor complet avec marionnettes, arbres, l’agencement des lumières et tout le reste pour une publicité de 2 minutes…. Ce sont des dizaines de personnes qui ont été rémunérées pour ce travail alors qu’il aurait été possible de le faire entièrement par ordinateur. Apple a les moyens de faire tout ça, le petit entrepreneur du coin non. Voir le clip ici
et les dessous du tournage ici
.Concernant les droits d’auteur, la justice commence à s’intéresser au problème : début 2025, un tribunal américain a statué qu’il était illégal d’utiliser les textes et données disponibles sur internet pour entraîner une IA sans en avoir reçu l’autorisation https://www.loeb.com/en/insights/publications/2025/02/thomson-reuters-v-ross-intelligence-inc . Utiliser des modèles dits "éthiques" comme Firefly d’Adobe (ça parait étrange dit comme ça mais oui, ils ont mit au point un modèle avec uniquement des contributions volontaires) contribue aussi à solutionner ce problème.
Il existe également la possibilité d’insérer des marquages invisibles dans les images générées afin de pouvoir les identifier ultérieurement. Ou alors, un artiste peut utiliser « Glaze » qui permet de « brouiller » en quelque sorte l’image pour empêcher son utilisation par une IA source : https://glaze.cs.uchicago.edu/
Ce n’est certes pas la panacée mais c’est déjà un début. Le problème du piratage via Internet ne date pas d’hier et pourtant, on n’a pas interdit le web…. On l'a dit, il ne faut pas criminaliser l'outil mais le mauvais usage de celui-ci.
Pour la désinformation, divers outils ont été créés qui permettent de détecter les contenus problématiques (aussi bien pour les problèmes de droit d’auteur que pour la désinformation) mais il faut aussi encourager les gens à utiliser leur esprit critique : si tout le monde réfléchissait un peu avant de croire sur parole n’importe quelle info trouvée sur un obscure site web, cela pourrait aussi améliorer les choses. La justice est également en train de se mettre à jour à ce sujet-là.
On voit donc ici qu’il s’agit principalement de mauvaise utilisation d’un outil, pas d’un problème avec l’outil lui-même. Blâmer l'IA pour les Fake News, c'est blâmer le stylo pour les fautes d'orthographe. Cela dit, ces acteurs malveillants jettent le doute sur les utilisations légitimes de cet outil, y compris ceux qui ont respecté les règles de la bienséance.

Meme de game of throne….
L’opinion public a malheureusement tendance à mettre dans un même sac tout ce qui se ressemble…. Or, si quelqu’un imprime une lettre de menaces chez lui, c’est lui le criminel, pas le fabricant de l’imprimante ! Avec les bons outils et un peu de bon sens, on peut parvenir une situation satisfaisante.
Reste les problèmes récurrents du capitalisme : efficacité et rendement avant tout mais là aussi, il n’y a rien de nouveau. Ce n’est pas un problème technologique mais socio-culturel et politique. Certains grands patrons veulent toujours plus de profit mais faut-il empêcher les petits d’utiliser un outil prometteur pour autant ?
Sans compter que certains employeurs utilisent l’IA comme excuse : Yann Ferguson, directeur scientifique du LaborIA, souligne que certaines entreprises aux résultats décevants utilisent l'IA comme prétexte pour justifier des licenciements. Une autre étude du MIT de juillet indique que 95 % des projets d'IA générative en entreprise ne génèrent pas de retour sur investissement immédiats. Source : https://mlq.ai/media/quarterly_decks/v0.1_State_of_AI_in_Business_2025_Report.pdf
Le Prix Nobel d'économie 2024, Daron Acemoglu, estime que les gains de productivité de l'IA en entreprise ne dépasseraient pas 0,7 % sur dix ans. Son successeur Philippe Aghion avance même que l'impact de l'IA sur l'emploi est "positif" car les gains de productivité permettent d'étendre l'activité et la masse salariale !
Nous sommes donc dans l'étrange situation où l'utilisation d'IA permet des gains de temps et d'argent significatifs dans les micro et les petites structures mais qu'il est bien plus dur de la rentabiliser dans les grandes structures alors qu'en pratique, ce sont surtout les grandes structures qui l'utilisent cette technologie massivement ! D'ailleurs, nombre de mauvaises pratiques viennent d'elles !!
On se demande donc vraiment pourquoi ce serait les petits qui devraient payer les erreurs des gros ? ?
Donc oui, il y a des tâches qui sont facilitées par cette technologie mais comme déjà dit, elle n’est pas en mesure de remplacer entièrement l’être humain. Elle ne peut faire qu’une partie du travail, pas tout. Et c’est valable pour tous les domaines : visuels, musical, administratif, …
En résumé, comme toute nouvelle technologie, l’IA amène des vrais et des faux problèmes avec elle mais ceux-ci sont gérables ou même déjà connus, juste amplifiés. Il convient donc de juger celle-ci de manière globale, avec ses inconvénients mais aussi ses avantages. Et il y en a quelques un.
Avantages de l'IA
Commençons avec l’IA dite « générative », celle qui permet de produire notamment des images. Une étude du bureau national de recherche économique ainsi que du MIT (Massachusetts Institute of Technology) indique que les modèles de grande taille (LLM) fournissent un catalyseur de démarrage efficace contre le fameux syndrome de la page blanche. En vérité, Dans presque tous les métiers créatifs ou administratifs, la phase la plus coûteuse en énergie mentale (si l’on peut dire) est le premier jet, le début du travail. Or, les LLM permettent d’améliorer la productivité de 14% chez les vétérans et même de 35% chez les novices. Source : https://www.nber.org/papers/w31161
Je le redis : l’IA est une aide. Ici, elle va permettre d’identifier plus rapidement la composition parfaite. Les heures et jours ainsi économisés pourront donc être utilisés pour l’œuvre elle-même ainsi que ses finitions.
Déjà mentionné plus haut mais auparavant, les petites structures devaient se contenter soit de visuels « bas de gamme » soit compter sur la générosité d’artistes acceptant de travailler gratuitement (ou à moindre prix). A présent, il est possible d’obtenir des animations, des textures ou d’autres visuels qualitativement supérieurs à ce qu’elles pouvaient utiliser précédemment sans que cela leur coûte plus cher.
En d’autres termes, cela favorise la liberté d’expression des personnes à faible moyens ! Plus de communication qualitative = plus de clients potentiels atteints. Et pour les créatifs, c'est aussi un exosquelette pour l'imagination permettant de franchir les barrières techniques (savoir dessiner, savoir coder) pour ne laisser place qu'à la pure créativité.

Il est en effet très frustrant de ne pas pouvoir ou savoir comment faire pour concrétiser sa vision…
Et il ne s’agit pas seulement d’argent : quand on est toujours laissé de côté parce que le voisin est plus « voyant », cela n’aide pas à l’inclusion. Les doujinistes ne connaissent ce phénomène que trop bien ! En parlant d’inclusion, saviez-vous que les outils IA d’Adobe permettent de rajouter automatiquement des sous-titres à n’importe quelle vidéo sans avoir besoin de se soucier du timing de chaque phrase ? C’est une application utile pour les malentendants. https://new.express.adobe.com/home/tools/caption-video
Mais l’IA est aussi utile pour d’autres domaines, comme la recherche médicale. Prenons par exemple « Alphafold » qui permet de prédire la structure de presque toutes les protéines connues en un rien de temps. Cela donne des informations précieuses aux médecins et aux fabricants de médicaments car ils n’ont plus besoin de contrôler toutes les protéines une après l’autre pour obtenir leur structure respective. C’est un gain de temps énorme !
Donc la création de nouveaux médicaments se trouve accélérée ce qui pourra sauver des vies ! Source : Jumper, J., et al. (2021). "Highly accurate protein structure prediction with AlphaFold". Nature, 596, 583–589.
On peut donc dire que l’IA s’occupe de la partie technique ce qui permet à l’utilisateur de concentrer sur l’idée de base et son raffinement. Quelque chose comme ça :
Sans IA :
10% : Concevoir L'idée
80% : Exécution technique
10% : Raffinement du produit réalisé
Avec IA :
30% : Concevoir l’idée (plus de temps pour explorer des concepts audacieux)
20% : Génération (L'IA fait le gros du travail technique)
50% : Raffinement / Curation (L'humain reprend le contrôle pour perfectionner)
Autre effet positif : les recherches complexes. Vous le savez peut-être mais un moteur de recherche classique ne fait que chercher un mot ou une suite de mots dans toutes les pages qu'il connait. Si on prend par exemple le nom de l'auteur du Light Novel No Game No Life, Thiago Furukawa Lucas, les recherches classiques pourront se faire, soit sur TOUS les mots "Thiago Furukawa Lucas", soit sur UN mot.
Dès lors, si vous essayez de mettre plusieurs phrases pour une recherche, ça va vite être compliqué de trier ce qui est effectivement intéressant de ce qui n'a rien à voir avec votre demande. Essayez de demander à DuckDuckGo pourquoi AI a été traduit par Intelligence Artificielle au lieu de Renseignement ou Synthèse Artificielle et vous allez vite comprendre ce que je veux dire (avec google ça fonctionne car ils ont intégré leur propre IA pour répondre aux questions complexes).
Donc il est désormais plus simple d'obtenir des informations ciblées..... mais il faut bien sûr les contrôler tout autant ! Certains modèles ne donnent pas automatiquement leurs sources alors que d'autres oui. Par exemple, Perplexiti donne systèmatiquement toutes les pages sur lesquelles il s'est appuyé pour donner des infos. C'est donc très simple de contrôler s'il n'a pas fait d'erreurs. Et justement, l'information permet l'émancipation et la culture. Plus on est informé, mieux on peut prendre des décisions en connaissance de cause.

On voit donc que refuser cette technologie reviendrait à refuser les tableurs Excel sous prétexte que "le vrai calcul se fait à la main sur du papier". Excel permet des calculs et statistiques sophistiqués, même sans IA ! Il y a pourtant encore des gens qui rechignent à se renseigner comment l'utiliser et continuent donc à perdre du temps bêtement pour des taches administratives alors qu'ils pourraient mettre ce temps à profit pour leur coeur de métier.
Et bien entendu, pour gérer ces nouveaux systèmes informatiques, il faut de nouveaux experts : des curateurs qui trient les données pour s’assurer qu’elles sont vraisemblables, des éthiciens qui s’assurent du respect des valeurs humaines, …. Donc de nouveaux métiers émergent et avec eux, de nouvelles opportunités !
Conclusion
Dès lors, je considère comme contre-productif d’interdire complètement une technologie (que ce soit l’IA ou autre). Oui je sais que des voix le demande justement mais on l’a vu à plusieurs reprises dans le passé : ce qui est interdit attire (cherchez « prohibition usa » pour un exemple).
Interdire l’usage de l’IA générative par les entreprises et les privés n’empêchera pas les « méchants » de répandre de la désinformation ou de volez des dessins, vous verrez juste moins de chats mignons dans les réseaux sociaux. En revanche, cela privera les utilisateurs légitimes d’un outils bien pratique.
Il vaut mieux réguler de manière intelligente pour restreindre le plus possible les utilisations problématiques tout en laissant les utilisations qui sont avantageuses pour la société se développer.
Je me rappelle qu’une artiste croisée à Lausanne m’expliquait qu’une fois, elle avait demandé à une IA de lui préparer une texture pour une armure car elle n’arrivait pas à obtenir le résultat souhaité pour son dessin (réalisé à la main, pas par ordinateur). Elle a donc pu obtenir le rendu qu’elle imaginait et pu se concentrer sur le reste de son dessin. Et bien figurez-vous qu’elle s’est fait descendre en flamme pour avoir eu l’audace d’utiliser un autre outil en plus de ses habituels pour améliorer une micro-partie de son dessin !
On voit aussi des illustrateurs qui se retrouvent à devoir prouver qu’ils ont bien réalisé eux-mêmes un travail car certains voient de l’IA partout, même sans raison ! Certains vont réclamer de voir comment a été fait le dessin (vidéo timelapse) en partant du principe que tout le monde est forcément coupable ! Où est la présomption d’innocence dans tout ça ?
Et ce n’est même pas limité aux artistes : Une femme prénommée Vanessa avait posté une vidéo de sa chienne grimpeuse et plein de monde a crié au fake … à tort : https://www.20min.ch/fr/video/le-toutou-de-l-annee-tout-le-monde-pensait-que-c-etait-de-l-ia-alors-qu-en-fait-103462345
Ce dont nous avons besoin, à mon humble avis, c’est plus de rigueur mais aussi plus de tolérance. Il faut plus de vigilance à propos de ce que l’on voit mais sans pour autant partir du principe que votre voisin est forcément un criminel. Il ne faut pas croire qu’absolument toutes les photos/illustrations/vidéo qui nous entourent sont fausses mais il ne faut pas non plus croire naïvement que tout est vrai sans rien contrôler. Il faut un juste milieu.
Les artistes qui ont embrassé la photographie au 20ème siècle n'ont pas cessé d'être des artistes. Aujourd'hui, ceux qui apprennent à utiliser de nouveaux outils (dont l'IA) ne cessent pas d'être des créateurs non plus : ils élargissent simplement ce qu'un créateur peut être.
Rappellez-vous ces peintres qui ont remarqué que c'était bien pratique d'avoir une photo pour reproduire une pose plutôt que de demander à un modèle de rester X heures immobile !
tl;dr pour ceux qui ne veulent pas tout lire : Les Trois Leçons de l'Histoire sont :
1. La peur est une constante, pas un guide fiable : Chaque technologie majeure a été accueillie par des prédictions quasi-apocalyptiques. Aucune ne s'est réalisée comme prévu.
2. La régulation intelligente fonctionne mieux que l'interdiction : Les cadres légaux et sociaux appropriés permettent d'en tirer bénéfice tout en gérant les risques de manière appropriée.
3. La nuance et la proportionnalité sont essentielles : Rejeter une technologie complètement parce que certains l'utilisent mal pénalise injustement ceux qui l'utilisent légitimement.
Voici ce que j’avais à dire sur ce vaste sujet ! C’est le dossier le plus long que j’ai rédigé mais je pense que ça en valait la peine. Il est important d’en parler et avoir plusieurs éléments de réponse au même endroit en français aide à le faire. Vous êtes d’ailleurs encouragés à faire vos proches recherches pour creuser d’avantage la question. J’ai parsemé le texte de sources et de liens pour vous faciliter la tâche.
J’espère que vous aurez apprécié et que cela était instructif.
N’hésitez pas à venir en parler sur Discord si vous le souhaitez !
Mokona



